lundi 20 janvier 2014

The Cure - Pornography (1982)



Note : cette chronique a déjà été publiée il y a plusieurs années sur un autre blog, aujourd'hui défunt.

Je n’ai pas découvert The Cure à la sortie de Pornography. Et c’est sans doute une bonne chose, car à 10 ans, cet album m’aurait probablement traumatisé. Non, comme la plupart des ados des années 80, j’ai découvert The Cure avec The Head On The Door, l’album de 1985 qui devait faire d’eux des stars internationales. Et je dois dire que ce fut une sacrée claque : les Cure furent le premier groupe qui me donna envie de m’enfermer dans ma chambre pour écouter un album en boucle jusqu’à pas d’heure. Et aussi à reléguer au fond du grenier tous mes vêtements qui n’étaient pas noirs ou gris, et à commencer à m’ébouriffer sérieusement la tignasse avant d’entrer au collège. Bref, je fus un Curiste parmi tant d’autres, et je me mis rapidement en quête de tout ce que le groupe avait pu composer.

À l’époque, évidemment, il n’y avait pas de plateformes de téléchargement, légales ou pas. On devait donc se débrouiller comme on pouvait en échangeant des cassettes sous le manteau. J’avais déjà récupéré Three Imaginary Boys, Seventeen Seconds et Japanese Whispers de cette manière. Il ne me manquait plus que FaithThe Top et Pornography. Comme j’étais un jeune ado plutôt tranquille et pas du tout exigeant, ma mère ne fit aucune difficulté quand je lui demandai de me payer un disque. Chez le disquaire, je fouillai dans les bacs, et je finis par trouver ce que je cherchais : quelques galettes 30 cm de mon groupe fétiche. Mais aucun signe de Faith ou The Top, et mon choix se porta naturellement sur Pornography, dont la pochette rouge sombre me donna immédiatement des frissons. Je me souviens encore du froncement de sourcil de ma maman lorsqu’elle vit la photo torturée et lut le titre de l’album… Mais bon, elle m’offrit quand même ce monument musical. Merci maman.

Écouter Pornography quand on a treize ans… Comment décrire ce que j’ai ressenti ? Les mots me manquent un peu. C’est à la fois extrêmement perturbant et profondément jouissif. Je me souviens l’avoir écouté en boucle pendant des jours, voire des semaines, en alternant avec les autres albums, histoire de varier un peu. Je me souviens aussi en avoir fait plein de copies pirates sur cassettes, que j’essayais de refiler à tous mes camarades pour leur faire découvrir cette perle, avant de réaliser que pour la plupart, ils préféraient de loin Wham et Boy George et trouvaient ma musique « zarbi ». Mes premières tentatives de prosélytisme musical ne furent définitivement pas une réussite.

Aujourd’hui encore, quand je regarde la pochette de Pornography, mon ventre se serre. Et c’est bien normal, car c’est un album viscéral. Viscéral au sens propre du terme : Robert Smith y parle de boyaux, d’entrailles, d’organes douloureux, de blessures ouvertes, de sang… Et tous ces termes ne sont pas forcément des métaphores. Pornography impose un registre de langage à la limite de l’obscénité, qui devait être repris par tous les groupes romantico-ténébreux de la mouvance gothique (même si au final, cet album n’a qu’un rapport très ténu avec le gothic rock). Viscérale aussi, la musique : des mélodies simples, voire simplistes, mais chaque note, chaque percussion est assénée comme un coup de marteau. Dire qu’il s’agit d’un album sombre est un doux euphémisme : il est d’une noirceur désespérée, mais non feinte. Pas besoin d’être grand clerc pour comprendre que Smith n’a pas écrit ces chansons juste pour se donner un genre néo-romantique. Certains morceaux, comme Cold ou Siamese Twins, sont carrément abyssaux. Et le morceau éponyme qui clôt l’album se révèle presque insupportable. Pornography suinte de sang, de sexe, de drogue et de violence psychologique. Pas étonnant que certaines rumeurs aient couru à l’époque sur les tendances suicidaires de ceux qui l’écoutaient.

Et pourtant, rien n’est moins vrai. Personnellement, je ne me suis jamais senti aussi vivant qu’après avoir écouté Pornography (et Unknown Pleasures de Joy Division, mais j’en parlerai un autre jour). Ce n’est en aucun cas un album à message : Robert Smith y parle de ses angoisses et de son mal-être, mais à aucun moment il ne se pose en modèle. Il n’y a pas de jugement dans cet album, juste un constat. On peut difficilement s’identifier au Robert Smith de l’époque, qui touchait quand même le fond. Par contre, on peut se sentir solidaire, et ressentir un certain soulagement en constatant que quelqu’un a su trouver les mots pour exprimer les sentiments obscurs qu’on éprouve au plus profond de soi et qu’on tient secrets de peur de passer pour un détraqué. Loin d’être une expérience suicidaire, écouter Pornography relève davantage de la thérapie personnelle quand on a 15 ans. Et puis a-t-on jamais accusé Baudelaire ou Rimbaud de pousser leurs lecteurs au suicide ?

Bref, Pornography occupe une place très spéciale dans mon univers musical, et dans ma vie en général. J'ai arrêté de me torturer les cheveux (pour ce qu'il en reste, de toute façon...) et j'ai fait de sérieuses concessions vestimentaires. Mais la musique de Pornography résonne toujours un peu en moi. Et si je ne l’écoute plus très régulièrement, ce n’est pas par désintérêt, mais pour pouvoir à chaque fois la redécouvrir un peu.

vendredi 10 janvier 2014

Thurston Moore - Demolished Thoughts (2011)


À quel moment cesse-ton de faire du rock pour faire du folk ? Quand on débranche les guitares ? Quand on rajoute des instruments à cordes ? Quand on met de côté la hargne de la jeunesse au profit de la sage nostalgie de l'âge mûr ? À sa sortie, Demolished Thoughts a été largement qualifié d'album folk, ou plus sobrement d'album acoustique. Et pourtant, malgré les guitares sèches et la production minimaliste, ce disque n'a pas grand-chose à voir avec la musique folk. En tout cas pas plus qu'un Unplugged in New York de Nirvana. Et puis peut-on décemment qualifier de folk un album dont le titre est une référence directe à une chanson de The Faith, l'un des groupes de hardcore punk les plus importants de la scène indépendante américaine ?

Quand on appartient à une formation musicale aussi extraordinaire que Sonic Youth, il est probablement difficile de s'en extraire, même lorsqu'il s'agit de réaliser des projets personnels. Et d'ailleurs, les deux premiers albums solo traditionnels de Thurston Moore (Psychic Hearts en 1995 et Trees Outside the Academy en 2007) de même que ses innombrables disques expérimentaux en solitaire ou en collaboration avec d'autres musiciens ont toujours davantage ressemblé à des excroissances de l'oeuvre de Sonic Youth qu'à des travaux réellement indépendants. Ces albums pouvaient donner l'impression que Moore cherchait à explorer de nouveaux territoires, sans parvenir à se détacher de l'influence de Sonic Youth. C'est surtout sensible sur Trees Outside the Academy, où Moore lorgnait déjà vers les guitares acoustiques et les instruments à cordes, mais revenait systématiquement vers les distorsions, saturations et autres accords étranges typiques de Sonic Youth. Peut-être aura-t-il fallu attendre que Sonic Youth mette officiellement fin à sa carrière (pardon, se mette en "pause à durée indéterminée") pour que Thurston Moore se décide à franchir le pas et nous montre ce dont il est réellement capable avec une guitare sèche et quelques musiciens acoustiques.

D'ailleurs, à l'exception de la violoniste Samara Lubeski dont on avait déjà pu remarquer le travail sur Trees, Thurston Moore s'est entouré d'une toute nouvelle équipe sur cet album, et s'ils n'interviennent pas tous systématiquement sur chacune des neufs compositions de l'album, c'est toujours à bon escient. Au fil de l'album, on assiste à de véritables conversations entre les guitares, la harpe et le violon. Il se dégage de cet album une complicité entre les musiciens qu'on perçoit rarement sur ce genre de projets en solo, où l’ego de l'artiste principal finit toujours par transparaître. Demolished Thoughts est au contraire un disque empli d'une grande humilité et d'une étonnante fluidité. Et il doit ses qualités à son producteur, qui n'est autre que Beck.

Thurston Moore et Beck Hansen se connaissent depuis fort longtemps, et il est même assez surprenant qu'ils n'aient jamais réellement travaillé ensemble avant cet album tant leur approche de la musique est similaire. Pourtant, Beck ne fait preuve d'aucune complaisance dans son travail de producteur : il étire les morceaux, distingue les instruments, isole la voix pour montrer l'exceptionnel talent de compositeur de Moore, mais l'empêche de céder à la maestria en refusant que les guitares prennent le pas sur le reste. Il utilise une sorte de pointillisme musical, où chaque note semble séparée de la suivante par un micro-silence et où les arrangements sont réduits au minimum, et qui donne parfois l'impression de voir les partitions se dérouler devant nos yeux. On est ici à des galaxies de la fusion bruitiste à laquelle Moore et Sonic Youth nous avaient habitués.

Neuf morceaux donc, composant un paysage sonore pour lequel on éprouve très vite un sentiment de familiarité (grâce, encore une fois, au travail exemplaire de Beck) et dans lequel on se sent à l'aise, malgré l'atmosphère de mélancolie contemplative qui s'en dégage. Chaque morceau prend le temps de s'installer, et fait la part belle aux parties instrumentales - mais sans jamais se laisser aller à de prétentieux solos de guitare. L'éblouissant Orchard Street laisse sur près de sept minutes chaque instrument fleurir à son rythme, et s'autorise même quelques dissonances fort bien amenés. Le bien nommé Space propose un voyage sonore particulièrement exaltant.  Même le très tonique Circulation participe de cette atmosphère à la fois triste et scintillante. Cette avalanche d'arpèges et de plages de synthé enrobant des mélodies simples (du moins en apparence) aurait facilement pu devenir lénifiante. Mais il n'en est rien : chaque fois qu'un morceau paraît tomber dans la facilité et que l'intérêt de l'auditeur menace de s'amenuiser, un accord inattendu, un arrangement original viennent relancer la machine. Et les neuf morceaux s'enchaînent ainsi sans heurts, composant un voyage sonore et émotionnel dont on ressort à la fois reposé et remué.

Demolished Thoughts n'est pas un album folk. C'est un album éminemment rock, composé par une équipe qui sait que le rock ne se résume pas à faire hurler les guitares et à brailler jusqu'à saturation. C'est avant tout un état d'esprit, que Thurston Moore, malgré la cinquantaine approchante, possède incontestablement. Et cet album, loin d'être la conclusion d'une époque, semble bien marquer le début d'une nouvelle aventure.

samedi 4 janvier 2014

The Cure - Disintegration (1989)


Dans un épisode de Southpark, Kyle déclare : "Disintegration is the best album everrr!" Comme quoi, les personnages de Southpark ne disent pas que des conneries.

Souvent défini comme l'un des albums les plus sombres de l'oeuvre de Cure, Disintegration n'est pas si ténébreux que cela. Plutôt que de noirceur, il faudrait parler de grisaille, cette même grisaille qui envahit le ciel et nos âmes par un jour pluvieux de novembre. D'ailleurs, la pluie occupe une part importante de cet album, dans Prayers For Rain, où Robert Smith l'appelle de ses vœux dans l'espoir qu'elle vienne laver son mal-être, mais aussi dans toutes les autres chansons de cet album, à travers la basse six-cordes dont Robert Smith se sert comme d'une guitare et dont le son rappelle les gouttes d'eau, et tous les autres instruments aquatiques qui y foisonnent. 

Certains albums, comme certains enfants, arrivent plus ou moins par hasard. Dans le cas de Distintegration, c'est tout le contraire : c'est un album voulu, désiré par Robert Smith, qui l'a méticuleusement construit avec un objectif particulièrement ambitieux : publier le chef d'oeuvre de sa carrière avant d'avoir trente ans, pour imiter les idoles de sa jeunesse. Et il faut bien avouer qu'il y a réussi. Disintegration est devenu rapidement le mètre-étalon avec lequel on juge non seulement touts les albums des Cure, mais aussi tous les artistes s'aventurant sur les mêmes territoires de romantisme noir.

De tous les albums des Cure, Disintegration est très certainement le plus cohérent (à l'exception peut-être du monomaniaque Pornography, oppressant du début à la fin) et probablement le plus travaillé. Toute l'organisation de cet album relève d'une architecture précise, pensée, un enchaînement des morceaux si bien calculé qu'on a du mal à quitter le navire une fois embarqué. Contrairement à bien d'autres albums des Cure, Disintegration ne propose aucun tube pop qui risquerait de rompre l'ambiance mélancolique du disque.

Dès les premières notes, le ton est donné. Plainsong ouvre l'album avec des allures de célébration religieuse, les claviers se prennent pour des grandes orgues, les guitares égrennent les notes comme une nonne égrenne les perles de son chapelet, la voix de Smith se fait attendre pendant de longues minutes avant d'arriver chargée d'échos. La prise de risque est énorme : cette solennité est présente tout au long de l'album (et plus particulièrement sur des morceaux comme Closedown, The Same Deep Water As You ou Prayers For Rain) à tel point que le disque peut paraître emprunté, voire prétentieux. Ce style fera d'ailleurs de nombreux émules dans les années 1990 chez les groupes de rock gothiques, qui n'auront de cesse d'aller encore plus loin, quitte à sombrer dans le ridicule le plus complet. Mais Disintegration évite cet écueil, probablement parce que derrière ces arrangements un peu pompeux se cachent des mélodies imparables et des textes particulièrement travaillés.

Car Robert Smith a des choses à dire, et il sait comment les dire pour toucher l'auditoire. Sur le fond, rien de nouveau : ce sont des histoires d'amour, heureuses ou malheureuses (et souvent les deux), des complaintes sur le mal-être, des réflexions sur le temps qui passe. C'est un peu le fond de commerce des Cure, et ce depuis Seventeen Seconds. Mais étrangement, alors même qu'il réutilise les mêmes thèmes, voir les mêmes champs lexicaux que dans ses précédents albums, Robert Smith parvient à nous faire croire que tout est nouveau, très certainement parce que ses textes n'ont jamais été aussi longs et travaillés. Des morceaux fleuves comme Pictures of You ou la chanson qui donne son nom à l'album, Disintegration, proposent une construction progressive, des références littéraires subtiles et une grammaire plutôt élaborée pour un groupe anglo-saxon. On sent bien que ces textes ne sont pas de simples lyrics posés sur la musique, et qu'ils ont été rédigés indépendamment des partitions.

Mais à qui s'adresse Smith ? C'est là le grand mystère. Le "you" qu'il emploie à tours de bras, est-ce Mary son épouse, une amante imaginaire, l'auditeur, le public, le monde ? Smith joue avec cette ambiguité, et ne cesse de semer le doute. Dans la chanson Disintegration, parle-t-il d'une rupture amoureuse ou de la mise à mort de son groupe ? Mais ce flou participe à l'intérêt de l'album, car la lecture qu'on peut en faire est différente à chaque écoute, et chacun y prend ce qu'il veut bien y voir. On se l'approprie, on s'y emmitoufle.

Musicalement, c'est un peu la même chose. Si les partitions n'ont rien d'héroïque, les mélodies sont entêtantes, et chaque instrument se fait clairement entendre, et donne à l'album un son cristallin étonnant. (Encore plus étonnant, le groupe parvenait à retrouver ce son en concert lors de la tournée correspondante). La batterie se fait régulièrement entêtante, les claviers quittent leur rôle traditionnel de seconds couteaux pour passer au premier plan (Closedown, Untitled), les effets sonores et arrangements envahissent le moindre morceau pour le couvrir de fioritures romantiques : clochettes, bruit de la pluie...

Aujourd'hui sans doute, Disintegration serait arrangé bien différemment. Les effets spéciaux disparaîtraient certainement, les claviers s'effaceraient au profit de guitares plus rock. C'est par ailleurs un peu comme cela que les Cure le jouent aujourd'hui sur scène (et les chansons de cet album constituent une part non négligeable de leurs playsets), montrant bien qu'au-delà des arrangements sophistiquées, les chansons de Disintegration se tiennent toutes seules.

Au final, que reste-t-il de Disintegration ? Est-il encore intéressant d'écouter cet album près de 25 ans après sa publication ? Difficile à dire. Tout le monde s'accorde à y voir un album culte (je préfère le qualifier de classique). Pour quelqu'un de moins de trente ans, l'album pourra paraître désuet, voire surané, et sonnera très certainement "so eighties". D'une certaine manière, Disintegration constitue le chant du cygne des années 80, la conclusion logique de la new wave, et rassemble tout ce qui a pu caractériser la musique pop sombre de cette décennie. Après Disintegration, il devenait difficile d'aller plus loin dans la même voie, et les Cure eux-mêmes ont dû se réorienter, de peur de se caricaturer eux-mêmes (ils ont laissé cette place au rock gothique).