vendredi 10 janvier 2014

Thurston Moore - Demolished Thoughts (2011)


À quel moment cesse-ton de faire du rock pour faire du folk ? Quand on débranche les guitares ? Quand on rajoute des instruments à cordes ? Quand on met de côté la hargne de la jeunesse au profit de la sage nostalgie de l'âge mûr ? À sa sortie, Demolished Thoughts a été largement qualifié d'album folk, ou plus sobrement d'album acoustique. Et pourtant, malgré les guitares sèches et la production minimaliste, ce disque n'a pas grand-chose à voir avec la musique folk. En tout cas pas plus qu'un Unplugged in New York de Nirvana. Et puis peut-on décemment qualifier de folk un album dont le titre est une référence directe à une chanson de The Faith, l'un des groupes de hardcore punk les plus importants de la scène indépendante américaine ?

Quand on appartient à une formation musicale aussi extraordinaire que Sonic Youth, il est probablement difficile de s'en extraire, même lorsqu'il s'agit de réaliser des projets personnels. Et d'ailleurs, les deux premiers albums solo traditionnels de Thurston Moore (Psychic Hearts en 1995 et Trees Outside the Academy en 2007) de même que ses innombrables disques expérimentaux en solitaire ou en collaboration avec d'autres musiciens ont toujours davantage ressemblé à des excroissances de l'oeuvre de Sonic Youth qu'à des travaux réellement indépendants. Ces albums pouvaient donner l'impression que Moore cherchait à explorer de nouveaux territoires, sans parvenir à se détacher de l'influence de Sonic Youth. C'est surtout sensible sur Trees Outside the Academy, où Moore lorgnait déjà vers les guitares acoustiques et les instruments à cordes, mais revenait systématiquement vers les distorsions, saturations et autres accords étranges typiques de Sonic Youth. Peut-être aura-t-il fallu attendre que Sonic Youth mette officiellement fin à sa carrière (pardon, se mette en "pause à durée indéterminée") pour que Thurston Moore se décide à franchir le pas et nous montre ce dont il est réellement capable avec une guitare sèche et quelques musiciens acoustiques.

D'ailleurs, à l'exception de la violoniste Samara Lubeski dont on avait déjà pu remarquer le travail sur Trees, Thurston Moore s'est entouré d'une toute nouvelle équipe sur cet album, et s'ils n'interviennent pas tous systématiquement sur chacune des neufs compositions de l'album, c'est toujours à bon escient. Au fil de l'album, on assiste à de véritables conversations entre les guitares, la harpe et le violon. Il se dégage de cet album une complicité entre les musiciens qu'on perçoit rarement sur ce genre de projets en solo, où l’ego de l'artiste principal finit toujours par transparaître. Demolished Thoughts est au contraire un disque empli d'une grande humilité et d'une étonnante fluidité. Et il doit ses qualités à son producteur, qui n'est autre que Beck.

Thurston Moore et Beck Hansen se connaissent depuis fort longtemps, et il est même assez surprenant qu'ils n'aient jamais réellement travaillé ensemble avant cet album tant leur approche de la musique est similaire. Pourtant, Beck ne fait preuve d'aucune complaisance dans son travail de producteur : il étire les morceaux, distingue les instruments, isole la voix pour montrer l'exceptionnel talent de compositeur de Moore, mais l'empêche de céder à la maestria en refusant que les guitares prennent le pas sur le reste. Il utilise une sorte de pointillisme musical, où chaque note semble séparée de la suivante par un micro-silence et où les arrangements sont réduits au minimum, et qui donne parfois l'impression de voir les partitions se dérouler devant nos yeux. On est ici à des galaxies de la fusion bruitiste à laquelle Moore et Sonic Youth nous avaient habitués.

Neuf morceaux donc, composant un paysage sonore pour lequel on éprouve très vite un sentiment de familiarité (grâce, encore une fois, au travail exemplaire de Beck) et dans lequel on se sent à l'aise, malgré l'atmosphère de mélancolie contemplative qui s'en dégage. Chaque morceau prend le temps de s'installer, et fait la part belle aux parties instrumentales - mais sans jamais se laisser aller à de prétentieux solos de guitare. L'éblouissant Orchard Street laisse sur près de sept minutes chaque instrument fleurir à son rythme, et s'autorise même quelques dissonances fort bien amenés. Le bien nommé Space propose un voyage sonore particulièrement exaltant.  Même le très tonique Circulation participe de cette atmosphère à la fois triste et scintillante. Cette avalanche d'arpèges et de plages de synthé enrobant des mélodies simples (du moins en apparence) aurait facilement pu devenir lénifiante. Mais il n'en est rien : chaque fois qu'un morceau paraît tomber dans la facilité et que l'intérêt de l'auditeur menace de s'amenuiser, un accord inattendu, un arrangement original viennent relancer la machine. Et les neuf morceaux s'enchaînent ainsi sans heurts, composant un voyage sonore et émotionnel dont on ressort à la fois reposé et remué.

Demolished Thoughts n'est pas un album folk. C'est un album éminemment rock, composé par une équipe qui sait que le rock ne se résume pas à faire hurler les guitares et à brailler jusqu'à saturation. C'est avant tout un état d'esprit, que Thurston Moore, malgré la cinquantaine approchante, possède incontestablement. Et cet album, loin d'être la conclusion d'une époque, semble bien marquer le début d'une nouvelle aventure.

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